La question est légitime et elle mérite mieux qu'une réponse rassurante.

L'IA va-t-elle
remplacer mes salariés

Ce que l'intelligence artificielle prend en charge aujourd'hui, ce sont des tâches, pas des métiers : recopier, trier, rapprocher, préparer un premier jet. Dans une entreprise de dix à deux cent cinquante personnes, ces tâches sont réparties entre des gens qui en font beaucoup d'autres, si bien qu'aucun poste n'est composé uniquement de ce qu'un outil sait faire. La vraie question n'est donc pas de savoir si les postes disparaissent, mais ce que vous ferez du temps rendu, et cette décision-là n'appartient à aucune technologie.

Roman Sebag

Écrit par Roman Sebag, fondateur de Ceremonia

Publié le 6 min de lecture

Jambes de cinq personnes alignées contre un mur, sacs et dossiers à la main

Qu'est-ce qu'une IA prend réellement en charge ?

Une tâche passe à la machine quand elle réunit trois conditions : elle revient souvent, elle passe par de l'écrit, et quelqu'un saurait en énoncer la règle. Dès qu'une de ces trois conditions manque, l'outil aide au mieux, il ne remplace rien. Le tableau ci-dessous met côte à côte les deux colonnes, telles qu'on les rencontre dans une entreprise.

Ce qu'un outil prend en charge sans difficultéCe qu'il ne prend pas en charge
Recopier une information d'un outil vers un autreComprendre pourquoi le client est mécontent au delà de ce qu'il écrit
Trier et router ce qui arrive selon une règle qu'on sait énoncerTrancher un cas que la règle n'avait pas prévu
Préparer un premier jet à partir de documents existantsDécider ce qu'on assume de dire, et à qui
Rapprocher deux listes et signaler les écartsSavoir lequel des écarts mérite un appel
Retrouver une information dans des années d'archivesSe souvenir de ce qui s'est vraiment passé sur ce dossier

La colonne de droite n'est pas une liste de choses que la technologie fera plus tard. C'est une liste de choses qui supposent de connaître le contexte, d'accepter une responsabilité et de vivre avec la conséquence d'un choix. Un outil ne porte aucune de ces trois charges, et c'est ce qui le rend utile plutôt que menaçant.

Pourquoi la question se pose autrement dans une PME ?

Dans une grande organisation, un poste peut être entièrement construit autour d'un seul type de tâche, et l'arrivée d'un outil s'y voit brutalement. Dans une entreprise de taille moyenne, la réalité est inverse : la même personne suit les commandes, relance les impayés, dépanne un client au téléphone et connaît par cœur l'historique de trois dossiers compliqués. Automatiser les relances ne supprime pas ce poste, cela lui rend un après-midi.

C'est aussi pour cette raison que les gains les plus nets ne viennent presque jamais d'une réduction d'effectif, mais de ce que l'équipe existante encaisse une croissance qu'elle n'aurait pas pu absorber. La question ne se formule d'ailleurs presque jamais en termes de remplacement : elle ressemble plutôt à « comment je fais pour tenir sans recruter tout de suite ».

Reste un point qu'il serait malhonnête de ne pas nommer. Une tâche qui disparaît, même quand le poste demeure, est vécue par la personne qui la faisait. Parfois c'est un soulagement, parfois c'est la partie du métier qu'elle préférait. On ne règle pas cela avec un argument, on le règle en choisissant les tâches avec elle.

Que craignent vraiment vos équipes ?

La peur d'être remplacé est celle qu'on cite, rarement celle qu'on ressent. Quatre inquiétudes plus précises reviennent, et aucune ne se lève avec un discours rassurant.

Ce qui se dit rarement à voix hauteCe qu'il faut y répondre
« On va me surveiller »L'outil trace ce qu'il fait, pas ce que font les gens. La question mérite une réponse nette et écrite, parce qu'elle ne sera presque jamais posée à voix haute.
« On va voir que ma tâche ne servait à rien »C'est la crainte la plus fréquente et la moins avouable. Une tâche qu'on peut automatiser n'a jamais été une tâche inutile : elle était nécessaire et coûteuse, ce qui est très différent.
« Je vais perdre la partie du métier que j'aimais »Parfois vrai, et il faut le regarder en face. C'est la raison pour laquelle le choix des tâches se fait avec ceux qui les font, et pas au-dessus d'eux.
« Je ne saurai pas m'en servir »La crainte la plus simple à lever, et celle qu'on oublie le plus souvent de traiter.

Ces quatre points ont une chose en commun : ils se traitent avant, pas après. Une équipe qui découvre un outil le jour de sa mise en service a déjà eu trois semaines pour imaginer le pire.

Comment annoncer un projet d'IA à son équipe ?

Cinq gestes, dans cet ordre, et ils coûtent moins cher que la moindre journée de développement.

01

Dites la tâche, pas la technologie.

« On va faire tourner les relances tout seul » s'entend. « On lance un projet d'IA » ne veut rien dire pour personne et laisse chacun libre d'imaginer ce qu'il redoute.

02

Dites ce que devient le temps rendu, et dites-le avant.

C'est la seule question qui compte pour ceux qui écoutent. Si vous ne l'avez pas encore tranchée, dites-le aussi, c'est plus solide qu'une formule vague.

03

Faites choisir les tâches par ceux qui les font.

Ils savent lesquelles sont pénibles et sans valeur, et ils connaissent les exceptions que personne n'a écrites. Vous y gagnez un meilleur périmètre et une équipe qui a décidé plutôt que subi.

04

Montrez tôt, même imparfait.

Un premier essai regardé ensemble dissipe plus d'inquiétude qu'une réunion de cadrage, parce qu'on voit enfin de quoi on parle.

05

Dites qui garde la main.

Sur chaque étape, nommez la personne qui valide avant que quelque chose parte. Un dispositif dont personne ne sait qui le contrôle inquiète, quelle que soit sa qualité.

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Questions fréquentes

Faut-il prévenir les équipes avant de lancer un projet d'IA ?

Oui, et le plus tôt est le mieux. Un projet qui se prépare en silence se découvre toujours, et il se découvre mal. Annoncer tôt permet en plus de récupérer ce que vos équipes savent des exceptions et des cas tordus, qui est précisément l'information qui manque le plus au moment de construire.

Certains métiers sont-ils plus exposés que d'autres ?

Ce sont les tâches qui sont exposées, et elles ne se répartissent pas également. Un poste dont la journée est faite de saisie, de recopie et de tri voit son contenu se transformer davantage qu'un poste fait de conseil, de négociation ou de coordination. Dans les structures de taille moyenne, très peu de postes appartiennent entièrement à la première catégorie.

Que répondre à un salarié qui demande si son poste est menacé ?

La vérité, c'est-à-dire ce que vous avez décidé. Si vous n'avez pas l'intention de réduire les effectifs, dites-le clairement, cela s'entend et cela se vérifie ensuite. Si vous ne savez pas encore, ne promettez rien : une promesse démentie coûte infiniment plus cher que l'incertitude assumée.

L'IA peut-elle remplacer un recrutement qu'on n'arrive pas à faire ?

Elle peut absorber la part répétitive du travail qui reste sans personne, ce qui soulage réellement une équipe en tension. Elle ne remplace pas le jugement, la relation client ni la connaissance du métier que le recrutement visait, et une entreprise qui compte dessus pour éviter durablement d'embaucher se prépare une déception.

Comment savoir si nous nous y prenons bien ?

À un signe simple, quelques semaines après la mise en service : les équipes demandent des évolutions. Une équipe qui réclame des améliorations s'est approprié l'outil. Une équipe silencieuse ne s'en sert pas.

Passer à l'action

En parler avant d'en parler à vos équipes

Le plus simple est souvent de commencer par nommer la tâche, avant même de savoir si elle mérite un outil. Un premier échange d'une heure suffit à voir ce qui changerait dans une journée de travail chez vous, et à qui il faudrait en parler en premier. Il est sans frais.

Roman Sebag

Roman Sebag

Découverte 45 min

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